En maraude sociale avec le Secours Islamique

Grand froid. Le SIF rencontre des sans-abri à Saint-Denis et distribue des kits d’hiver.

 

 

TROIS SOIRS PAR SEMAINE LE SIF PART A LA RENCONTRE DES SANS-ABRI. RECIT D’UNE MARAUDE.

Mardi 27 février. Cette nuit sera probablement la plus glaciale de l’année. Le plan Grand froid a été déclenché dans 68 départements. « Moscou-Paris » s’est abattu sur l’Europe causant déjà plus d’une dizaine de morts.

 
La maraude de ce soir a pour but d’aller à la rencontre des personnes à la rue et de leur proposer une mise à l’abri, ou de leur donner de quoi se protéger contre le froid.
Les bénévoles du Secours islamique se retrouvent au SIF Saint Denis. Nadia, la référente ce soir, est venue à l’avance pour vérifier que les kits d’hiver (gants, bonnets, écharpes), les duvets et les kits sanitaires étaient prêts à être embarqués dans la petite fourgonnette du SIF.
 
19h30 : Le thermomètre est tombé à –5°. c’est l’heure de l’appel au 115 avant le départ. Aucun cas signalé dans l’immédiat mais le Samu social rappellera à deux reprises durant la maraude pour transmettre des signalements. Auparavant, Nadia, Imane, Mounir et Whalid ont pris connaissance du log-book de la dernière maraude. Y sont consignés l’itinéraire, les personnes rencontrées et leur état, les besoins particuliers, les opérations réalisées (adresse à un refuge, distribution de kits).
 
Derniers préparatifs avant le départ : le thermos, qui permettra d’offrir un café, un thé ou une soupe. Ça réchauffe et c’est aussi un bon moyen d’amorcer la conversation.
En route. Première escale à Saint-Ouen. Comme toujours, Noémie* est assise sur le banc de l’arrêt de bus, recroquevillée pour affronter le froid. Sans domicile depuis des années, elle quitte rarement l’abri de bus. Les usagers et les chauffeurs la connaissent.
 
Noémie  accepte le café. Elle semble contente de renouer la conversation. Les maraudeurs font partie de son univers. Malgré le froid perçant, la convaincre de quitter son banc pour se mettre à l’abri, ne serait-ce qu’une nuit, n’est pas une mince affaire. Il faut pour cela tous les talents de diplomatie et de persuasion de l’équipe. Second défi, trouver un hébergement d’une nuit dans les environs. Après un certain nombre d’appels, c’est chose faite.
 
Avant de repartir, Imane et Whalid donnent écharpes, gants et bonnets à un passant âgé, visiblement sans domicile mais qui dit avoir un hébergement pour la nuit.
La maraude reprend, direction Aubervilliers et la Courneuve. Le Samu social a signalé deux personnes, peut-être en détresse. Elles lui ont été indiquées par des passants.
 

Les maraudes, ou l’apprentissage de l’humilité

Nadia est maraudeuse pour le SIF depuis deux ans. Elle essaie de se rendre disponible un à deux mardis par mois et pour les urgences. Engagée depuis longtemps dans des activités bénévoles, elle avoue avoir hésité à la confrontation avec la rue. « Je ne savais pas si j’en serai capable, j’ai dû surmonter ma peur.» « Me sentir utile m’apporte du bien-être. J’étais superficielle, focalisée sur les apparences. J’ai appris l’humilité. »
 
« Les maraudes, ça permet de relativiser. Comment se plaindre quand tu es protégé par tes quatre murs par 23° et que tu as bien mangé ? ». Malgré tout, il faut parfois une bonne dose de motivation pour une tournée sous la pluie ou la neige. Dans ce cas, Nadia pense à ceux qui attendent son passage et à ses compagnons de maraude : « tu ne vas pas les planter ! ». 
Mounir et Imane cumulent environ trois missions par mois. Un engagement passionné.
 
Whalid, le Benjamin de l’équipe, a rejoint le pool des maraudeurs bénévoles il y a un an. Il se fixe un objectif de deux soirs par mois, qu’il planifie longtemps à l’avance. Lui aussi compte à son actif un engagement humanitaire de longue date. « Avec les maraudes sociales du SIF, je vais véritablement à la rencontre des personnes à la rue », souligne Whalid.  « On prend le temps d’échanger ». « Au début, quand je rentrais chez moi, bien au chaud, je me posais des questions. Et puis on se dit qu’on fait notre maximum. C’est quand les conditions sont les plus difficiles, comme lorsqu’on a passé trois heures sous la neige, début février, qu’on se sent le plus utile. On sait qu’on va souffrir mais c’est pour quelques heures. Ensuite on revient fiers. » Récemment il lui est arrivé de dîner non loin du repère d’un sans-abri, « je lui ai amené un plat. Il se rappelait de moi, cela m’a fait plaisir », dit Whalid. »
 

« Au départ d’une maraude, tu ne sais jamais ce qui t’attend. C’est chaque fois différent. »

Le circuit est fixé à l’avance. Il prévoit  le tour des « habitués », actuellement au nombre d’une dizaine pour le parcours du Mardi, « établis » dans le recoin le plus isolé d’une rue, un parking ou sous un pont. Mais les maraudeurs bifurquent toujours pour aller à la rencontre des personnes signalées par le 115.
 
Pour faire face à la vague exceptionnelle de froid, les autorités ont ouvert des abris supplémentaires. Dans la zone de Saint-Denis, le gymnase de Gutenberg, à Livry-Gargan, doté de 17 places d’accueil pour hommes et dont l’organisation de l’accueil a été confiée au SIF. Le hall de l’hôpital Delafontaine offre aussi un refuge d’urgence mais sans espace pour dormir.
 
Toutefois les places sont limitées et les sans-abri souvent réticents à abandonner leur pan de rue. Certains craignent d’être agressés ou volés, ou bien de ne pas pouvoir prendre avec eux le peu d’effets qu’ils possèdent.
 

Des maraudes sociales pour maintenir le lien avec la société

Hormis ce soir, où il s’agit d’abord de s’assurer que les sans-abri rencontrés ne risquent pas l’hypothermie, les maraudes ont pour but de maintenir le lien social et de réconforter. D’autres ONG ou le Samu pourvoient aux besoins alimentaires et sanitaires. Aussi, les maraudeurs du SIF prennent-ils du temps pour chacun.
« Quoi de neuf ? » Le café offert sert d’entrée en matière pour s’enquérir des besoins, mais aussi des préoccupations des personnes à la rue. On échange. Noémie* demande des nouvelles d’un maraudeur qu’elle n’a plus vu récemment.
 
Un accident de parcours, la conjonction malencontreuse de coups du sort (séparation, licenciement, perte de proches) est souvent à l’origine de la sortie de route, au moins autant que l’addiction. Tous ont leur histoire. Certains, comme Malek*, qui vit depuis des années dans l’habitacle de sa voiture garée sur un parking d’Aubervilliers, ont envie d’en parler ; d’autres se montrent plus laconiques mais n’en apprécient  pas moins l’attention qui leur est portée.
 
La fourgonnette redémarre à la recherche des trois personnes signalées par le 115. Benjamin*, la trentaine est arrivé en France il y a une dizaine d’années. Depuis un an, il a élu « domicile » à l’orée d’un jardin public de La Plaine St Denis, dans un abri creusé et recouvert de tissus et couvertures. Le voisinage des rats ne lui fait pas peur, assure-t-il. Il accepte un café mais pas de quitter son refuge. Le contact est établi, Benjamin invite les maraudeurs à revenir lui rendre visite. Comme il semble pouvoir affronter la nuit glaciale, la maraude poursuit sa route. Il est 23h30. Quatre personnes restent à voir, une personne signalée, trois habitués. Marc* n’est pas dans son repère habituel. Sa tente de fortune semble ne pas avoir été tendue depuis plusieurs jours. Peut-être est-il hébergé dans un refuge ?, espère l’équipe. Pas de trace de la personne signalée à coté du marché de Saint-Denis.
 
Avant-dernière escale : le parking ouvert au vent sibérien où les attend Malek, visiblement heureux de revoir l’équipe malgré le froid et l’heure tardive.
00h 30 du mat’, après une dernière étape, porte de Paris – « on les laisse dormir »- la maraude est bouclée. De retour à la base de Saint-Denis, les bénévoles du Secours islamique signalent au 115 la fin de la mission et rangent les kits. Avant de séparer, Nadia, Imane, Mounir et Whalid font un point et complètent le log-book. Ils se retrouveront prochainement dans une nouvelle équipée.
 

*Les noms ont été modifiés.

 
 
 
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