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Une journée « presque ordinaire » à Banda Aceh


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Mounir et Rohana

Tarik LAANGRY, qui coordonne les opérations du Secours Islamique à Aceh (Indonésie), nous relate ici une de ses journées à Banda Aceh...

 Mardi 4 janvier 2005
Tôt ce matin du mardi 4 janvier 2005, je pensais encore aux témoignages recueillis la veille auprès des rescapés. Je pensais particulièrement à Mounir et Rohana.

Mounir est vendeur de légumes dans l’un des marchés de Banda Aceh. Le dimanche matin, il était parti au marché, accompagné de son épouse Rohana et de son fils de 6 ans et demi, Abdoul ‘Ârif.  La terre a tremblé sous leurs pieds au moment où ils déchargeaient les légumes. Immédiatement, Mounir a essayé de prendre la fuite à moto avec sa femme et son fils. D’autant qu’au large, ils voyaient venir une immense vague vers le marché. Mais, la moto  refusait encore une fois de démarrer. Il a alors pris son fils sur son bras et donné sa main à Rohana pour l’aider à marcher plus vite.

Malheureusement, Rohana avait très mal au pied et voyant qu’elle allait les retarder, elle  demanda à Mounir de la laisser et de fuir au plus vite trouver un refuge pour lui et pour Abdoul ‘Ârif. La décision était dramatique pour le père, et le choix douloureux. Mounir savait que sa seule chance de sauver son fils était d’essayer de trouver un refuge le plus vite possible, d’un autre côté, il ne pouvait se résoudre à laisser Rohana seule. Mais Rohana ne pouvait plus marcher. Voyant venir une vague énorme, il saisît le bras de son fils en une fraction de seconde et courut vers un immeuble en face pour essayer de gagner les étages élevés.

Rohana, est brusquement emportée par la vague. Elle n’avait même pas essayé de lutter car elle ne savait pas nager et tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de faire des prières. Elle était donnée pour morte. Mais le miracle eut lieu une demi-heure plus tard. Elle fut retrouvée vivante, en haut des escaliers d’un immeuble !

Elle garde du panorama de la ville une image apocalyptique : les bâtiments autour d’elle entièrement détruits, les corps gisant partout, les survivants errant comme des zombies à la recherche de leur famille.

 Malgré la douleur atroce qui la tenaillait au genou (elle saura plus tard qu’il s’agissait d’une fracture), elle s’était mise à chercher Mounir et Abdoul ‘Ârif.  Elle fut très heureuse d’apercevoir Mounir au loin entrain de la chercher, mais sa joie fut de courte durée. En voyant le visage de Mounir, elle devina qu’un malheur était arrivé à Abdoul ‘Ârif. Effectivement, alors qu’il essayait de fuir avec son fils, un tronc d’arbre lui avait violemment heurté l’épaule et le bras qui tenait son fils… En quelques secondes, Abdoul ‘Ârif disparut sous ses yeux.

Malgré ce malheur, malgré la douleur qui reste vivace, Rohana ne se plaint pas, elle dit même qu’elle est très chanceuse d’avoir perdu « seulement » un fils alors qu’autour d’elle, beaucoup de personnes avaient perdu plusieurs membres de leur famille d’un seul coup.

Ma rencontre avec Amiril Hatta
Ce matin, j’ai demandé à mon accompagnateur, Surya, de faire le tour de la ville pour voir où en étaient les secours, et aussi de longer la route côtière pour visiter les quartiers les plus touchés. Un homme nous avait parlé d’un quartier qui avait été complètement détruit où seule tenait encore debout la mosquée.


Surya (à gauche), Cut kemat, Cut Nurlina et Amiril Hatta

Arrivé à côté de cette mosquée, je vois une femme au regard triste brandissant dans sa main la photo d’une jeune fille. La dame s’appelait Cut Kemat. J’ai demandé à Surya de voir si  elle avait besoin d’aide. A ce moment-là, nous fûmes rejoints par son mari, Amiril Hatta, ainsi que sa sœur, Cut Nurlina.

Amiril Hatta vivait à Lhokseumawé, à 5 heures de Banda Aceh. Le jour de la catastrophe, leur fille Vinia Sarah (15 ans), ainsi que ses deux cousines, Dini kizkina (4 ans) et Dhiona Meurah (10 ans) étaient encore à Banda Aceh où elles étaient venues passer quelques jours chez des parents.

Après le passage du Tsunami, Amiril s’était dépêché de se rendre à Banda Aceh pour avoir des nouvelles de sa fille. Malheureusement, une fois sur place, ils apprirent que  le quartier n’existait plus ! Amiril, son épouse et sa sœur, ont essayé de retourner tous les corps qu’ils retrouvaient, de chercher dans tous les « hôpitaux » de Banda Aceh, de demander à toute personne qu’ils rencontraient si elle n’avait pas vu les filles… en vain.
Depuis, ils viennent tous les jours ici pour continuer les recherches en espérant avoir des nouvelles de Vinia, Dini et Dhiona.
Tout autour de la mosquée, plusieurs personnes étaient aussi à la recherche de membres de leur famille, ou bien simplement, à la recherche de… souvenirs.

Avant de partir à la recherche des filles pour la nième fois, Amiril se retourna vers moi, prit ma main et m’invita à monter sur sa moto. Surya m’expliqua qu’Amiril voulait que je parte avec lui à la recherche des filles. J’ai demandé à mon équipe de m’attendre sur place et me suis assis derrière lui sur sa moto.

J’ai vécu alors l’un des moments les plus éprouvants de ma vie. Pendant plusieurs heures, nous avons traversé des kilomètres et des kilomètres de paysages apocalyptiques. Des débris de toute part, des dizaines et des dizaines de maison complètement détruites, une odeur insoutenable. En effet, sur notre chemin on voyait soit des animaux éventrés, soit des corps sur le bas côté ou bien dans les marécages. Certains corps étaient mis dans des sacs, d’autres gisaient en pleine décomposition. De temps en temps, nous rencontrions des personnes  transportant ce qu’elles avaient pu sauver ou bien tout simplement essayant encore de sauver ce qui pouvait l’être. A chaque fois, Amiril s’arrêtait, leur montrait les photos…


Amiril à la recherche de sa fille

Un des hommes que nous avions rencontré, a dit à Amiril qu’il avait cru voir un corps qui ressemblait à Vinia. Il s’est même proposé de nous y emmener. Laissant la moto sur le bas côté, nous nous engageâmes sur un terrain boueux, entre les débris de toutes sortes. Au bout d’un quart d’heure environ, nous nous arrêtâmes pour chercher. C’était un moment assez dur, on voyait bien qu’Amiril ne savait pas s’il devait espérer retrouver le corps ou non. Retrouver le corps lui permettrait de faire enfin le deuil, ne pas le retrouver entretiendrait chez lui l’espoir que sa fille était toujours vivante, qu’elle était seulement blessée quelque part dans Banda Aceh.
A quelques centimètres de mes pieds, gisait un corps à moitié nu, Amiril trouva des papiers d’identité, les examina, puis fit demi-tour. Ce n’était pas Vinia.

Nous continuâmes notre recherche un long moment avant de rejoindre mon équipe qui commençait à s’inquiéter. Amiril me remercia de l’avoir suivi et me laissa ses coordonnées pour le cas où j’aurai la chance d’avoir des nouvelles de Vinia lors de mes visites en Ville…

Travailler dans l’humanitaire est un métier formidable, surtout quand on voit le sourire de la veuve qu’on vient d’aider, du malade à qui on vient d’apporter un médicament ou de l’orphelin à qui on vient d’offrir… un bonbon.
Par contre, cela peut aussi être un métier éprouvant psychologiquement, quand on pense à tout l’espoir que les personnes en détresse mettent en nous pour se reconstruire et reprendre goût à la vie. Malheureusement, nous savons  bien que nos moyens ne sont jamais à la hauteur des espérances et que la bonne volonté ne suffit pas toujours.

Alloh menolong mereka  (Que Dieu les aide)

 

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